Les centres historiques français représentent un patrimoine architectural et culturel d'une richesse exceptionnelle. Ces espaces urbains, témoins de plusieurs siècles d'histoire, se caractérisent par leurs ruelles sinueuses, leurs façades anciennes et leurs places pittoresques qui attirent tant résidents que visiteurs. Au fil des décennies, une prise de conscience collective de la valeur inestimable de ce patrimoine a conduit à l'élaboration d'un cadre réglementaire sophistiqué pour assurer sa préservation. De la loi Malraux des années 1960 jusqu'aux récentes dispositions sur les Sites Patrimoniaux Remarquables, la France a développé un arsenal juridique complet visant à concilier conservation du patrimoine et développement urbain.

Évolution historique des centres urbains patrimoniaux en france

La France possède l'un des patrimoines urbains les plus riches d'Europe, fruit d'une longue sédimentation historique. Les villes françaises, qu'elles soient de taille modeste ou importantes, présentent souvent un noyau ancien dont l'origine remonte parfois à l'Antiquité ou au Moyen Âge. Cette richesse patrimoniale, longtemps négligée au profit de la modernisation urbaine, a progressivement fait l'objet d'une attention croissante de la part des pouvoirs publics et des citoyens.

Du marais parisien aux secteurs sauvegardés : genèse de la protection patrimoniale

La prise de conscience de la valeur des centres anciens s'est cristallisée après la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte de reconstruction massive. Les premiers signes d'une volonté de préservation apparaissent dès les années 1950, notamment avec les premières initiatives pour sauvegarder le quartier du Marais à Paris. Ce quartier, délaissé par l'aristocratie depuis la Révolution française, avait progressivement perdu de sa splendeur et se trouvait menacé par des projets de rénovation radicale. C'est précisément face à ces menaces que s'est développée une nouvelle approche, privilégiant la restauration plutôt que la démolition-reconstruction.

Les années d'après-guerre voient également émerger un mouvement intellectuel en faveur de la préservation des centres historiques. Des figures comme l'historien Pierre Lavedan ou l'architecte Pierre Patte contribuent à forger une conscience patrimoniale qui dépasse la simple protection des monuments isolés pour englober des ensembles urbains cohérents. Cette période est marquée par l'opposition entre les partisans de la table rase moderniste et les défenseurs d'une approche plus respectueuse du tissu urbain existant.

Malraux et la révolution conservatoire des années 1960

La véritable révolution dans la protection des centres anciens intervient avec la loi Malraux du 4 août 1962, qui crée les "secteurs sauvegardés". Cette loi fondatrice, portée par André Malraux alors ministre des Affaires culturelles, marque un tournant décisif dans l'approche du patrimoine urbain en France. Pour la première fois, la législation reconnaît la valeur d'ensembles urbains complets et non plus seulement de monuments isolés.

La loi Malraux instaure un outil juridique puissant : le Plan de Sauvegarde et de Mise en Valeur (PSMV), document d'urbanisme spécifique qui se substitue au plan d'occupation des sols dans les secteurs concernés. Les premiers secteurs sauvegardés sont créés à Lyon (quartier Saint-Jean), Chartres, Sarlat et bien sûr le Marais parisien. Ces initiatives pionnières démontrent rapidement l'intérêt d'une approche globale et cohérente de la restauration urbaine.

La conservation des quartiers anciens ne peut se limiter à la préservation de quelques monuments prestigieux, mais doit s'étendre à l'ensemble du tissu urbain qui constitue l'écrin de ces joyaux architecturaux et témoigne de l'histoire quotidienne des villes.

Transformation des ZPPAUP en AVAP : renforcement du cadre législatif

Si les secteurs sauvegardés représentent le niveau le plus élevé de protection, ils restent limités en nombre en raison de la lourdeur des procédures associées. C'est pourquoi, en 1983, les Zones de Protection du Patrimoine Architectural et Urbain (ZPPAU) sont créées dans le cadre des lois de décentralisation. Ces zones, rebaptisées ZPPAUP (ajout du "P" pour Paysager) en 1993, offrent un cadre de protection plus souple, adaptable aux enjeux locaux et mis en œuvre sous la responsabilité des communes.

En 2010, la loi Grenelle II transforme les ZPPAUP en Aires de mise en Valeur de l'Architecture et du Patrimoine (AVAP). Cette évolution répond à la nécessité d'intégrer les préoccupations environnementales dans la gestion du patrimoine bâti. Les AVAP introduisent notamment des objectifs de développement durable dans les documents de protection patrimoniale, témoignant d'une approche plus globale de la préservation urbaine.

Les AVAP renforcent également la dimension participative de la protection patrimoniale, en prévoyant une concertation élargie lors de leur élaboration. Elles constituent un compromis entre la rigueur des secteurs sauvegardés et la souplesse nécessaire à l'évolution des tissus urbains anciens. Cette démarche reflète une maturation de la pensée patrimoniale, désormais moins figée et plus attentive aux dynamiques urbaines contemporaines.

Sites patrimoniaux remarquables : unification réglementaire depuis la loi LCAP

La loi relative à la Liberté de Création, à l'Architecture et au Patrimoine (LCAP) du 7 juillet 2016 marque une nouvelle étape dans l'évolution des dispositifs de protection. Elle crée les Sites Patrimoniaux Remarquables (SPR), qui fusionnent et remplacent les secteurs sauvegardés, ZPPAUP et AVAP. Cette simplification vise à rendre plus lisible le droit du patrimoine tout en maintenant un haut niveau d'exigence dans la protection des centres anciens.

Les SPR bénéficient d'une double protection : celle liée à leur classement et celle résultant du document de gestion qui leur est appliqué (PSMV ou Plan de Valorisation de l'Architecture et du Patrimoine). Ils constituent aujourd'hui le principal outil de protection des ensembles urbains historiques en France, avec plus de 860 sites classés couvrant des configurations très diverses, des métropoles régionales aux petits villages ruraux.

Cette unification réglementaire s'accompagne d'une gouvernance renouvelée , avec la création de commissions locales associant élus, services de l'État et personnalités qualifiées. L'objectif est de favoriser une gestion partagée du patrimoine urbain, qui tienne compte à la fois des enjeux de conservation et des besoins d'évolution des centres historiques vivants.

Caractéristiques architecturales distinctives des centres anciens

Les centres historiques français présentent une grande diversité architecturale, reflet de leurs époques de formation et des traditions constructives régionales. Cette richesse typologique constitue l'une des principales valeurs de ces ensembles urbains, dont la lecture permet de retracer l'évolution des modes d'habiter et de construire à travers les siècles.

Typologies bâties médiévales : maisons à colombages et tracés organiques

Les centres médiévaux, nombreux dans le paysage urbain français, se caractérisent par leur tracé organique et sinueux, souvent contraint par des enceintes successives. Les rues étroites s'organisent fréquemment selon un plan radioconcentrique, avec des places de marché servant de points focaux. Le parcellaire médiéval est généralement étroit et profond, donnant naissance à des maisons en lanière caractéristiques.

L'architecture domestique médiévale se distingue par l'utilisation de pans de bois (colombages) dans de nombreuses régions françaises. Ces constructions à ossature bois, dont les interstices sont remplis de torchis ou de briques, créent des façades rythmées et expressives. Les encorbellements, qui permettaient de gagner de l'espace aux étages supérieurs, constituent un trait distinctif de cette architecture, particulièrement visible dans des villes comme Strasbourg, Rouen ou Dinan.

Dans les régions méridionales et dans les zones riches en pierre, l'architecture médiévale privilégie les constructions massives en pierre de taille ou moellons enduits. Les ouvertures sont généralement plus rares et plus petites qu'aux périodes ultérieures, reflétant à la fois des contraintes techniques et des préoccupations défensives. Les rez-de-chaussée accueillent souvent des arcades commerciales, créant des espaces publics couverts qui structurent encore de nombreux centres historiques.

Ensembles renaissance et classiques : ordonnancement et perspective urbaine

La Renaissance introduit en France une nouvelle conception de l'espace urbain, influencée par les théories italiennes. Les places régulières, les perspectives monumentales et les façades ordonnancées commencent à transformer le paysage des villes. Cette période voit l'émergence d'une architecture patricienne plus affirmée, avec des hôtels particuliers entre cour et jardin qui se développent notamment dans des villes comme Paris, Dijon ou Nancy.

L'architecture de la Renaissance française se caractérise par une synthèse entre les traditions gothiques locales et les innovations italiennes. Les façades s'organisent selon des principes de symétrie et d'équilibre, avec une hiérarchisation marquée des niveaux. Les décors sculptés, inspirés de l'Antiquité, enrichissent les encadrements de baies et les portails d'entrée. Cette période correspond également à l'apparition de nouvelles typologies d'espaces publics, comme les places royales, dont la place des Vosges à Paris constitue un exemple emblématique.

La période classique, qui s'étend grossièrement du règne de Louis XIV à la fin du XVIIIe siècle, accentue cette tendance à la régularisation de l'espace urbain. Les façades se standardisent, avec une forte horizontalité soulignée par des bandeaux d'étage et des corniches. Les hôtels particuliers se multiplient, adoptant une organisation spatiale codifiée. Cette architecture classique se retrouve dans de nombreuses villes françaises, où elle constitue souvent une strate importante des centres anciens, comme à Bordeaux avec son ensemble urbain XVIIIe exceptionnel.

Particularités régionales : bastides du Sud-Ouest et citadelles vauban

Au-delà des grandes périodes stylistiques, les centres historiques français se caractérisent par de fortes spécificités régionales. Dans le Sud-Ouest, les bastides médiévales forment un ensemble remarquable de villes neuves à plan orthogonal, créées aux XIIIe et XIVe siècles. Ces fondations planifiées, comme Monpazier, Monflanquin ou Villeréal, se distinguent par leur place centrale à arcades (cornières) et leur trame urbaine régulière qui contraste avec l'organicité habituelle des villes médiévales.

Dans les régions frontalières, les villes fortifiées par Vauban constituent un patrimoine spécifique, reconnu par l'UNESCO. Ces ensembles urbains, caractérisés par leurs remparts en étoile et leurs bâtiments militaires imposants, témoignent de l'importance stratégique des frontières sous Louis XIV. Neuf-Brisach en Alsace représente l'exemple le plus achevé de ces villes de garnison, avec son plan octogonal parfaitement géométrique.

En Bretagne, les enclos paroissiaux forment des ensembles monumentaux caractéristiques, tandis que dans les Alpes ou les Pyrénées, l'architecture vernaculaire s'adapte aux contraintes du relief et du climat montagnard. Cette diversité régionale constitue l'une des richesses majeures du patrimoine urbain français, dont la protection doit tenir compte des spécificités locales pour être véritablement efficace.

Détails vernaculaires et savoir-faire artisanaux locaux

Au-delà des grandes typologies architecturales, les centres anciens se distinguent par une multitude de détails constructifs et décoratifs qui témoignent des savoir-faire artisanaux locaux. Ces éléments vernaculaires, parfois modestes mais toujours significatifs, contribuent fortement à l'identité et au charme des villes historiques françaises.

Les matériaux de construction traditionnels jouent un rôle essentiel dans cette identité locale : calcaire doré en Bourgogne, granit en Bretagne, brique rose à Toulouse, tuffeau dans le Val de Loire, grès des Vosges en Alsace... Ces matériaux déterminent non seulement l'aspect visuel des centres anciens mais aussi leurs techniques constructives. La protection du patrimoine passe donc nécessairement par la préservation de ces savoir-faire spécifiques, aujourd'hui menacés par la standardisation des modes de construction.

La richesse du patrimoine urbain français réside autant dans la diversité des formes architecturales que dans la finesse des détails qui les composent, témoignages précieux de traditions artisanales séculaires.

Cadre juridique et dispositifs de préservation actuels

La protection des centres historiques français repose aujourd'hui sur un cadre juridique sophistiqué, fruit d'une longue évolution législative. Ce dispositif s'articule autour de plusieurs outils complémentaires, dont les Sites Patrimoniaux Remarquables constituent désormais la pièce maîtresse. Cette réglementation vise à concilier préservation du patrimoine et développement urbain, dans une perspective de valorisation durable des centres anciens.

PSMV et règlement d'urbanisme spécifique aux secteurs protégés

Le Plan de Sauvegarde et de Mise en Valeur (PSMV) représente le document d'urbanisme le plus complet et le plus contraignant pour la protection des centres historiques. Applicable dans les anciens secteurs sauvegardés et dans certains Sites Patrimoniaux Remarquables, il se substitue au Plan Local d'Urbanisme (PLU) sur son périmètre d'application. Le PSMV se distingue des autres documents d'urbanisme par sa précision parcellaire et sa capacité à réglementer non seulement l'aspect extérieur des constructions mais aussi certains éléments intérieurs présentant un intérêt patrimonial.

Ce document se compose d'un rapport de présentation, d'un règlement écrit et d'un document graphique particulièrement détaillé

qui détaille avec grande précision chaque immeuble, indiquant notamment les éléments à conserver, à restaurer ou à modifier. Pour chaque bâtiment, le PSMV définit des prescriptions adaptées à sa valeur patrimoniale, distinguant par exemple les immeubles à conserver, ceux pouvant être transformés sous conditions, et ceux dont la démolition peut être imposée car nuisant à la mise en valeur du secteur.

Les règlements des PSMV sont particulièrement précis concernant les façades, toitures, menuiseries, devantures commerciales et espaces libres. Ils peuvent imposer l'utilisation de matériaux traditionnels, définir des gammes chromatiques ou réglementer les enseignes commerciales. Ces prescriptions, parfois perçues comme contraignantes par les propriétaires, garantissent la cohérence et l'authenticité des ensembles urbains protégés.

Le PSMV constitue également un outil de projet urbain, identifiant les potentialités d'évolution du tissu ancien et proposant des orientations d'aménagement pour les espaces publics. Il s'accompagne généralement d'un programme d'actions en faveur de l'habitat, du commerce et des équipements, visant à maintenir la vitalité du centre historique.

Commission locale du SPR : composition et prérogatives

La gestion des Sites Patrimoniaux Remarquables s'appuie sur une gouvernance partagée, dont la Commission locale du SPR constitue l'instance principale. Créée par la loi LCAP de 2016, cette commission remplace les anciennes commissions locales des secteurs sauvegardés et les commissions locales des AVAP. Sa composition reflète la volonté d'associer l'ensemble des parties prenantes à la protection du patrimoine urbain.

La Commission locale comprend des représentants de la collectivité territoriale, des services de l'État (notamment l'Architecte des Bâtiments de France), des personnalités qualifiées et des représentants d'associations ayant pour objet la protection du patrimoine. Présidée par le maire ou le président de l'intercommunalité compétente, elle constitue un espace de dialogue entre les différents acteurs concernés par la gestion du site patrimonial.

Les prérogatives de la Commission locale sont multiples. Elle participe à l'élaboration, à la révision et au suivi des documents de gestion du SPR (PSMV ou PVAP). Elle peut également être consultée sur les projets d'aménagement ou de construction les plus significatifs au sein du périmètre protégé. Son rôle consultatif permet d'enrichir la réflexion sur l'évolution du patrimoine urbain et de faciliter l'appropriation des enjeux patrimoniaux par l'ensemble des acteurs locaux.

La Commission locale du SPR incarne l'esprit de la loi LCAP : faire du patrimoine non pas une contrainte imposée mais un projet partagé, fruit d'une collaboration entre l'État, garant de l'intérêt national, et les collectivités, garantes de l'intérêt local.

Procédure d'autorisation travaux en centre ancien classé

La réalisation de travaux dans un Site Patrimonial Remarquable est soumise à des procédures d'autorisation spécifiques, destinées à garantir leur compatibilité avec les objectifs de protection patrimoniale. Ces procédures varient selon la nature des travaux envisagés et le type de document de gestion applicable (PSMV ou PVAP), mais suivent généralement un parcours administratif plus complexe que dans les secteurs non protégés.

Pour les travaux modifiant l'aspect extérieur d'un immeuble, une autorisation d'urbanisme est systématiquement requise, qu'il s'agisse d'un permis de construire, d'un permis d'aménager ou d'une déclaration préalable. Le dossier doit comporter des pièces complémentaires permettant d'apprécier l'impact du projet sur le patrimoine : relevé précis de l'existant, notice détaillée des matériaux et couleurs, photomontages ou perspectives d'insertion. Ces exigences documentaires accrues visent à faciliter l'analyse du projet par les services instructeurs et l'Architecte des Bâtiments de France.

L'instruction des demandes d'autorisation suit un cheminement particulier. Après dépôt en mairie, le dossier est transmis à l'Architecte des Bâtiments de France, qui dispose d'un délai d'un mois pour rendre son avis. Dans le cadre d'un SPR, cet avis est généralement conforme, c'est-à-dire que l'autorité compétente (maire ou président d'EPCI) est liée par la position de l'ABF. En cas d'avis défavorable ou d'avis favorable assorti de prescriptions, le pétitionnaire peut engager un recours auprès du préfet de région, qui statue après consultation de la commission régionale du patrimoine et de l'architecture.

ABF et droit de regard : conciliation entre préservation et aménagement

L'Architecte des Bâtiments de France (ABF) occupe une position centrale dans le dispositif de protection des centres historiques. Fonctionnaire du ministère de la Culture, il est chargé de veiller à la qualité architecturale, urbaine et paysagère des espaces protégés, dont les Sites Patrimoniaux Remarquables. Son expertise et son pouvoir de décision en font un acteur incontournable des projets de transformation du patrimoine urbain.

Le rôle de l'ABF consiste principalement à examiner les projets de travaux dans les espaces protégés et à émettre un avis, conforme ou simple selon les cas. Dans les SPR, son avis est généralement conforme, ce qui lui confère un véritable droit de veto sur les projets qu'il juge incompatibles avec les objectifs de protection patrimoniale. Cette prérogative, parfois contestée par les élus locaux ou les propriétaires, constitue néanmoins une garantie essentielle pour la préservation des qualités architecturales et urbaines des centres anciens.

Au-delà de cette mission réglementaire, l'ABF joue également un rôle de conseil et d'accompagnement des porteurs de projets. Idéalement consulté en amont du dépôt des demandes d'autorisation, il peut orienter les choix architecturaux et techniques pour faciliter l'intégration des interventions contemporaines dans le tissu ancien. Cette dimension pédagogique de son action vise à dépasser l'opposition stérile entre conservation et innovation, pour promouvoir une approche équilibrée du développement urbain en contexte patrimonial.

La recherche de cet équilibre entre préservation et aménagement constitue l'un des principaux défis de la gestion des centres historiques. L'évolution des doctrines patrimoniales tend aujourd'hui vers une approche plus dynamique, reconnaissant la nécessité d'adapter le bâti ancien aux usages et normes contemporains. Cette évolution se traduit notamment par une plus grande ouverture à l'architecture contemporaine de qualité, dès lors qu'elle respecte l'esprit des lieux et contribue à la mise en valeur du patrimoine existant.

Contraintes techniques des rénovations en secteur sauvegardé

La rénovation d'un bâtiment ancien en secteur protégé représente un défi technique particulier, nécessitant des compétences spécifiques et une approche différente de celle appliquée au bâti contemporain. Les contraintes imposées par la réglementation patrimoniale se doublent de difficultés liées aux caractéristiques intrinsèques des constructions traditionnelles, dont le comportement physique diffère significativement de celui des constructions modernes.

Diagnostic du bâti ancien : structures en pierre et pans de bois

Toute intervention sur un bâtiment ancien en secteur sauvegardé doit débuter par un diagnostic approfondi, permettant de comprendre sa structure, son histoire et ses éventuelles pathologies. Cette phase d'étude, souvent négligée dans les rénovations courantes, revêt une importance capitale pour adapter le projet aux spécificités du bâti et éviter des interventions inappropriées qui pourraient compromettre son intégrité.

Les structures en pierre, fréquentes dans les centres anciens, présentent des caractéristiques particulières qui conditionnent leur restauration. Les murs épais en pierre calcaire, grès ou granit fonctionnent généralement comme des masses capillaires régulant naturellement l'humidité. Les mortiers de chaux traditionnels qui les composent permettent à la maçonnerie de "respirer", contrairement aux ciments modernes qui peuvent provoquer des désordres importants. Le diagnostic doit donc identifier précisément la nature des matériaux et leur état de conservation pour proposer des interventions compatibles.

Les structures à pans de bois, typiques de nombreuses régions françaises, nécessitent une attention spécifique. L'examen des assemblages de charpente, de l'état sanitaire des bois (présence de champignons ou d'insectes xylophages) et des remplissages (torchis, briques, plâtre) conditionne la stratégie de restauration. La conservation des éléments d'origine est généralement privilégiée, avec des remplacements ponctuels limités aux parties irrémédiablement dégradées. Cette approche minimaliste, résumée par l'expression "réparer plutôt que remplacer", constitue l'un des principes fondamentaux de l'intervention en secteur protégé.

Matériaux compatibles et techniques traditionnelles homologuées

Le choix des matériaux et des techniques pour la restauration du bâti ancien répond à des exigences strictes en secteur sauvegardé. Le principe directeur est celui de la compatibilité physico-chimique avec l'existant, garantissant la pérennité des interventions et le respect des caractéristiques intrinsèques des constructions traditionnelles. Cette compatibilité concerne aussi bien les matériaux eux-mêmes que les systèmes constructifs mis en œuvre.

Pour les maçonneries anciennes, l'utilisation de mortiers à base de chaux naturelle est généralement préconisée, qu'il s'agisse de chaux aérienne (CL) pour les finitions ou de chaux hydraulique naturelle (NHL) pour les éléments structurels. Ces liants traditionnels, dont l'usage remonte à l'Antiquité, présentent une porosité et une souplesse adaptées au comportement des murs anciens. De même, les enduits de façade doivent respecter les compositions traditionnelles, notamment pour leur granulométrie et leur teinte, obtenue par des pigments naturels plutôt que par des colorants de synthèse.

Les techniques traditionnelles de mise en œuvre font également l'objet d'une attention particulière. La pose de pierre à joint vif, l'assemblage des pans de bois par tenons et mortaises, le badigeon à la chaux ou la couverture en tuiles canal posées au mortier sont autant de savoir-faire spécifiques dont la maîtrise conditionne la qualité des restaurations. Ces techniques, souvent délaissées au profit de méthodes industrielles standardisées, connaissent aujourd'hui un regain d'intérêt grâce à la valorisation du patrimoine et à la formation de nouveaux artisans spécialisés.

La restauration du patrimoine bâti n'est pas seulement une question technique mais aussi une démarche culturelle qui perpétue des savoir-faire ancestraux, véritables trésors immatériels indissociables de la pierre et du bois qu'ils mettent en œuvre.

Intégration des normes énergétiques dans le patrimoine : cas du DPE adapté

L'amélioration des performances énergétiques du bâti ancien constitue l'un des principaux défis de la rénovation en secteur protégé. La nécessité de réduire les consommations énergétiques et l'empreinte carbone des bâtiments se heurte aux impératifs de conservation patrimoniale et aux spécificités techniques des constructions traditionnelles. Cette tension a conduit à l'élaboration d'approches spécifiques, tenant compte des particularités du bâti ancien.

Le Diagnostic de Performance Énergétique (DPE) a ainsi été adapté pour les bâtiments construits avant 1948, reconnaissant l'inadéquation des méthodes d'évaluation standardisées pour ce type de patrimoine. Cette adaptation tient compte notamment de l'inertie thermique des murs épais, de la régulation naturelle de l'humidité par les matériaux traditionnels et des systèmes de ventilation passive intégrés dans la conception d'origine. Des études récentes ont d'ailleurs démontré que les performances réelles des bâtiments anciens sont souvent meilleures que celles calculées selon les méthodes conventionnelles.

L'amélioration énergétique du bâti ancien privilégie des interventions respectueuses de sa logique constructive. L'isolation intérieure, lorsqu'elle est possible, s'effectue de préférence avec des matériaux biosourcés (chanvre, lin, ouate de cellulose) qui préservent la perméabilité à la vapeur d'eau des parois. L'isolation extérieure, généralement proscrite sur les façades présentant un intérêt patrimonial, peut être envisagée sur des élévations secondaires ou des constructions plus modestes. Les menuiseries anciennes, souvent ciblées pour leur faible performance théorique, peuvent être conservées et améliorées par des dispositifs complémentaires (doubles fenêtres, volets isolants) plutôt que systématiquement remplacées.

Respect des dispositions originelles : menuiseries, toitures et façades

La préservation des dispositions originelles constitue l'un des principes fondamentaux de la rénovation en secteur protégé. Cette approche, qui vise à conserver l'authenticité et la cohérence architecturale des bâtiments anciens, s'applique particulièrement aux éléments visibles depuis l'espace public : menuiseries, toitures et façades. La réglementation patrimoniale impose généralement le maintien des caractéristiques d'origine de ces éléments, tout en permettant certaines adaptations nécessaires à l'amélioration du confort.

Les menuiseries anciennes font l'objet d'une attention particulière, tant pour leur valeur patrimoniale propre que pour leur contribution à l'harmonie des façades. La conservation et la restauration des fenêtres et portes d'origine sont généralement privilégiées, avec remplacement à l'identique lorsque leur état ne permet pas une réparation. Les modifications de forme, de matériau ou de découpage sont strictement encadrées, notamment pour préserver les proportions traditionnelles et les petits bois caractéristiques des fenêtres anciennes. Des adaptations discrètes, comme la pose de joints ou de survitrage, peuvent être autorisées pour améliorer l'isolation sans altérer l'aspect extérieur.